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Culture africaine et développement : un dialogue nécessaire

On a souvent constaté, et déploré, que le développement en Afrique, conçu selon le modèle occidental, n’a pas fait beaucoup avancer la cause du continent noir. Dans beaucoup de pays, d’ailleurs, la situation semble être devenue pire qu’à l’époque coloniale. Car, il n’est pas seulement question de l’exploitation des Africains par les grandes puissances économiques; il faut également se demander si la culture africaine a été vraiment prise en compte dans les différents modèles de progrès économique et technique proposés.

En effet, les fondements de l’anthropologie africaine résistent à la modernité et ils devraient, par conséquent, constituer l’âme de tout programme de développement en Afrique sub-saharienne.

L’importance des relations

De Descartes à Kant, la raison est centrale dans la philosophie occidentale. De son côté, la philosophie africaine, sans nier le rôle de la raison, fonde plutôt son éthique sur la relation interpersonnelle et communautaire. On ne dira pas: « je pense, donc je suis » (cogito ergo sum), ni que la raison - ou la potentialité rationnelle - est ce qui distingue l’être humain des autres espèces. Selon la philosophie africaine, on est un être humain dans la mesure où l’on est apparenté aux autres. Ceux-ci sont constitué par trois dimensions, à savoir les vivants, les morts et les non-encore-nés.

La relation de parenté ne se limite pas aux membres du même clan ou de la même ethnie, mais elle a un caractère universel. Le concept de « parent » n’est donc pas borné aux liens biologiques primaires : il peut être acquis grâce aux alliances conclues, par exemple, par le pacte de sang ou par le mariage. Finalement, il s’agit d’une conception qui est liée à l’Etre Suprême, Dieu, avec qui tout un chacun est apparenté.

Cette relation, même si elle se rapporte en premier lieu aux êtres humains entre eux, se veut cosmique. En effet, dans la philosophie africaine, l’homme et la nature sont profondément liés. Le théologien camerounais Engelbert Mveng (1979) a souligné que l’homme est la synthèse de tout l’univers et peut, en ce sens, être considéré comme un microcosme au sein du macrocosme.E. Mveng ajoute : « Voilà, pourquoi pour nous Africains, le monde même matériel n’est pas une réalité impersonnelle : il est au contraire un partenaire avisé et efficace ». Compte tenu de cette idée fondamentale en Afrique sub-saharienne, le Franciscain belge Placide Tempels déclarait, dans les années quarante déjà, que selon la conception bantoue - entendez « négro-africaine » - rien dans l’univers ne peut se mouvoir sans influencer d’autres forces : « Le monde des forces se tient comme une toile d’araignée dont on ne peut faire vibrer un seul fil sans ébranler toutes les mailles » (1945). Une telle conception de la personne et du monde a forcement un impact sur le problème actuel de l’éthique écologique. Toutefois, au-delà de l’écologie, c’est toute la question de l’avenir de l’homme qui est impliquée. C’est dans ce cadre que se situe, entre autres, le problème du développement et de l’agir économique responsable.

La méthode de la palabre

Les trois dimensions de la communauté africaine, à savoir les vivants, les morts et les non-encore-nés, fixent le cadre d’action du Négro-africain. Cela signifie que toute action doit être consacrée à l’épanouissement de tous les membres de cette communauté tridimensionnelle.

Pour cela, la communauté utilise la méthode de la palabre. Cette coutume de rencontre et de maintien du lien social, qui a un sens péjoratif en Occident, constitue le moment le plus important de l’éthique communautaire (Bidima, 1997 ; Bujo, 2003). Aussi bien la palabre irénique, qui se déroule dans le calme, que celle agonistique où prévaut un affrontement ambitionnent à trouver une juste façon d’agir de manière à satisfaire toute la communauté. C’est pour cela qu’au cours de la palabre la parole est « mâchée » et « digérée » en commun dans une bouche et un estomac communautaires. Lors de la palabre, les discours prononcés par les vivants doivent se référer, par anamnèse, à ceux des morts et doivent anticiper l’avènement des non-encore-nés. En d’autres termes, le passé, la communauté des morts, constitue un mémorial qui fonde le présent, la communauté des vivants. Toutefois, loin de s’imposer comme un fondamentalisme irréversible, le passé n’est, en réalité, qu’un indicateur pour gérer le présent en vue d’un avenir meilleur, le temps des non-encore-nés.

L’épanouissement de toute la communauté tridimensionnelle

Suivant le concept fondamental de l’anthropologie négro-africaine, seule la relation et l’interaction entre les trois catégories de la communauté constituée à la fois par le monde visible (les vivants) et invisible (les morts et les non-encore-nés) donnent aux membres leur statut d’êtres humains. Les morts ne peuvent s’épanouir que si par leur parole, leurs gestes et autres faits passés ils se rendent actifs auprès des vivants. Les vivants, à leur tour, ne peuvent jouir pleinement de la vie que s’ils n’oublient pas de commémorer les morts et leur héritage en le soumettant à la palabre. Par ailleurs, les morts et les vivants doivent prendre en considération les non-encore-nés, qui représentent l’avenir, car tous, vivants et morts-ancêtres, sont dépendants de la future descendance qui les commémorera de génération en génération. Ces considérations, qui ne semblent constituer qu’une théorie sans conséquences, prennent toute leur ampleur aujourd’hui. En effet, la technologie moderne et l’économie sont, la plupart du temps, déshumanisantes pour l’Afrique noire. Selon la rationalité africaine de la communauté tridimensionnelle, l’Africain moderne devrait toujours se poser la question de savoir si sa façon d’agir est susceptible d’encourager la vie et l’épanouissement de sa communauté tridimensionnelle. Il est dès lors légitime de se demander si les discours entendus dans les médias, dans le cadre de la politique ou de l’économie d’aujourd’hui, avec leur credo de globalisation, sont de nature à favoriser la communauté selon l’esprit des ancêtres…

La démocratie est-elle une solution ?

La tradition africaine, fondée sur la méthode patiente de la palabre, n’indique ni vainqueurs ni vaincus, mais elle s’efforce de trouver une solution satisfaisante pour tous sans faire appel à la majorité. Or, la démocratie occidentale, avec sa notion de liberté individuelle, est une démocratie élitiste, destinée aux personnes jouissant d’un certain degré de scolarisation. La majorité de la population africaine ne possède pas ces connaissances. Les mieux informés en profitent et ne cherchent que la satisfaction de leurs intérêts égoïstes.

Par conséquent, une démocratie calquée sur l’Occident, basée donc sur la loi de la majorité et pas sur celle de la recherche d’une solution qui serait favorable à toute la communauté, n’est pas de nature à améliorer la situation politique et économique de la population africaine.

Si l’on veut faire progresser l’Afrique, il faudra tenir compte de sa culture et faire participer le peuple tout entier au processus de développement.

Même si, dans la vie moderne, il n’est pas possible de suivre littéralement la méthode traditionnelle, il y a certainement un moyen d’adapter le système de la palabre, comme certaines tentatives semblent le suggérer. M. R. Afan, dans son livre La participation démocratique en Afrique. Ethique politique et engagement chrétien (2001), montre comment le modèle traditionnel de palabre a servi de base pour les Conférences nationales en Afrique de l’Ouest, où le peuple a joué un véritable rôle (voir aussi Koller 2006).

Pour que le modèle de la palabre traditionnelle devienne efficace dans le monde moderne, mêlé d’éléments venus d’Occident, il sera nécessaire d’analyser à la racine la culture africaine, afin de découvrir ce qui constitue la quintessence de la tradition des ancêtres.

Une identité traditionnelle qui perdure

Il n’est pas rare d’entendre, même de la part de certains Africains fascinés par la culture occidentale, que l’Afrique d’aujourd’hui a perdu son identité traditionnelle et qu’il est illusoire de se référer à la culture africaine. Il est vrai que cette culture n’a pas préservé son innocence originelle. Cependant, il faut reconnaître que la culture traditionnelle est toujours présente dans l’Afrique moderne. C’est ainsi qu’on observe, par exemple dans les pratiques religieuses, qu’un chrétien africain trouve normal de combiner sa nouvelle foi avec la religion de ses pères. De plus, dans les situations critiques, il ne fera pas appel à la foi chrétienne, mais plutôt à la tradition africaine, en se rendant chez le sorcier ou le devin qui, à son avis, le protègent davantage. Dans les Eglises chrétiennes, ce phénomène est appelé inculturation du message évangélique par rapport aux cultures locales.

Souvent limité à tort au domaine de la religion, ce phénomène est également présent dans la vie politique et économique africaine. On sait, à titre d’illustration, que beaucoup de responsables politiques, jaloux de conserver leur pouvoir, s’entourent de marabouts ou de devins traditionnels qui leur prédisent l’avenir et les préservent du mauvais sort.

Comprendre la « culture-noyau » africaine

La vie économique africaine est également souvent déterminée, au moins implicitement, par le fond culturel des ancêtres. C’est ici qu’il convient de décortiquer ce que Verena Tobler Müller (1997) appelle la « culture-noyau » (Kernkultur). La « culture-noyau » se rapporte généralement aux fonctions, aux structures et aux codes culturels qui, dans une société donnée, sont perçus comme incontournables pour la survie de ses membres. Certaines pratiques, par exemple la façon d’administrer les biens publics ou la manière de se comporter vis-à-vis du pouvoir public, amènent à se questionner sur ce fond culturel incontournable de l’Afrique sub-saharienne.

Prenons l’exemple de la corruption : il est légitime de se demander si cette dérive est comprise de la même façon par les systèmes de valeurs occidental et africain. En effet, le système occidental est basé sur des capitaux qu’il s’agit d’investir dans le cadre d’un concept de liberté individuelle. A l’opposé en Afrique, même aujourd’hui, la personne individuelle continue à être dépendante de sa communauté traditionnelle. Un Africain qui endosse une responsabilité n’est pas une entité isolée, mais il représente tout un système, non pas composé de capitaux, mais de parenté ; ce système est déterminant pour ses relations quotidiennes. Dans sa conception culturelle, les biens ne se possèdent pas à la manière occidentale : on en est « administrateur » ou « intendant», pour les partager avec les parents au sens africain de famille élargie. Cela se reflète déjà dans certaines langues africaines où le verbe « avoir» n’existe pas. C’est le cas du Swahili, du Lingala et du Kilendu, où au lieu de dire : « j’ai de l’argent », on dira : «je suis avec de l’argent ». La parenté primant sur la possession, un agent de l’Etat pourrait nuancer la gravité du fait de retirer l’argent de la caisse publique pour subvenir aux besoins des siens.

La conception de l’Etat et de la société civile

Dès lors, on peut aussi se poser la question concernant la conception même de l’Etat en Afrique. Pour beaucoup d’Africains, il n’y a pas de différence entre l’Etat moderne et le « gouvernement » de la société traditionnelle. Leur sentiment est que seule l’apparence a changé, mais que l’essence demeure égale. Au contraire, dans le système occidental, il s’agit d’un changement radical et d’un esprit tout à fait différent.

Une réflexion analogue doit être menée à propos de ce qu’on appelle la société civile. Dans le monde occidental, elle est une autorité face à celle de l’Etat. En Afrique, la société civile est perçue tout simplement comme une autre forme du même Etat. Toutes les ONG qui sont multipliées dans ce cadre ne sont alors que des moyens pour gagner de l’argent, et ne s’occupent pas de créer un nouveau système susceptible d’opérer des changements au niveau du développement. Koller (2006) souligne, avec raison, que croire améliorer l’administration par la multiplication des ONG comme organes de décentralisation revient à multiplier les cas de corruption qui se décentralisent également.

Par conséquent, toutes les mesures que les organismes de développement préconisent pour améliorer la situation des pays africains resteront inefficaces si on ignore leur « culture-noyau » : elles ne s’occuperont que des symptômes sans atteindre les causes elles-mêmes. Il sera inutile, par exemple, de prôner la « good governance » tant que la conception de la propriété ou la place centrale de la parenté en Afrique ne sera pas prise en considération.

Exhorter une rencontre équilibrée des cultures

Toutes les organisations qui s’occupent de développement ou des activités économiques et financières en Afrique doivent se préoccuper de la compatibilité de leur système avec la culture locale. On ne pourra plus se passer de cette question - à moins qu’il ne s’agisse que d’une activité néocoloniale ne tenant pas compte de l’humanité du continent noir, mais cherchant seulement à assouvir les intérêts égoïstes des pays de l’hémisphère nord.

Pour que cela ne se réalise pas, il est impérieux que les pratiques technologiques et économiques s’intéressent à tous les éléments culturels des peuples africains. Elles doivent prendre en compte et intégrer non seulement les structures, les institutions et les règles visibles de la société, mais également les symboles, les rituels, les mythes et les autres éléments non visibles qui servent à interpréter le monde et à orienter les peuples. La globalisation qui fait rage aujourd’hui engendrera un vrai développement que si elle ne fait pas fi des traditions. Cela vaut tout particulièrement pour les peuples africains, dont la culture des ancêtres constitue le noyau autour duquel gravite tout l’espoir pour une vie d’abondance et d’épanouissement. •

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